01 octobre 2008
Kinshasa au fil du temps...
On ne vit pas bien longtemps à Kinshasa. Ni les choses, ni les gens. Comme si chaque pluie amenait avec elle son lot de changements… tant pis pour les moins résistants. Ici, tout est éphémère, en perpétuelle mutation, en crise d’adolescence permanente. Rien n'est durable et la ville est déjà bien différente de celle que j’ai découverte il y a deux ans.
Il y a deux ans, les routes étaient défoncées et les militaires armés jusqu’aux dents. En dehors du risque d’affrontement, il y avait deux dangers particuliers : les véhicules qui slalomaient pour éviter les trous et les escortes de personnalités qui fendaient la circulation à tombeau ouvert. Aujourd'hui, l'Union Européenne a rebouché pas mal de trous, les belligérants ont disparu et les escortes se font plus rares. Résultat, tout le monde roule à tombeau ouvert.
Justement! A l’époque, les corbillards ressemblaient à des ambulances, gyrophares et sirènes de circonstance. Les ambulances quant à elles, brillaient par leur absence. Aujourd’hui, on croise parfois une ambulance et les corbillards ont cessé leurs hurlements trop bruyants. Priorité aux vivants !?!? Quand on voit l’argent dépensé dans les enterrements...
Auparavant, les taxis aimaient transporter quelques passagers supplémentaires accrochés à l’extérieur du véhicule. Ils ont du y renoncer. L’overbooking dans les transports en commun, ça faisait désordre. Désormais, il faut même porter une "ceinture" à l'avant. Par la même occasion, on leur a demandé de ressembler à… des taxis. Partager un signe distinctif, ça peut servir à la clientèle. Les couleurs patriotiques ont été retenues mais tout le monde n’a pas les moyens de se payer une beauté. Faut donc toujours être initié pour pouvoir se déplacer.
A l’époque, je suis arrivé en même temps qu’une cargaison de 200 bus indiens flambant neufs. Ils avaient fière allure, au début. Deux ans plus tard, les trois quarts sont au cimetière. C'est vrai, l’entretien n’est pas une spécialité locale. Le mot n'a, paraît-il, pas d'équivalent en Lingala. Mais quand la moitié des passagers entrent par les fenêtres, ça n'aide pas. Le remboursement du prêt, lui, durera encore 23 ans. Damned !!! Heureusement, des « occasions d’Europe » ont pris la relève. Dieu sait combien de temps ceux-ci survivront aux assauts quotidiens des navetteurs. Les vitres sont déjà en lambeaux...
Pour les réparer, les Chinois ont débarqué. Ils se mettent à tous les métiers et vont tout redresser. En tous cas, ils ont l’air plus solides que la camelote qu’ils importent. Depuis mon arrivée, je dois avoir mis hors d'usage une demi-douzaine de leurs robinets, autant de chasses d’eau et le double de serrures. C'est bien simple, plus rien ne fonctionne dans ma salle de bains. Certains disent que les infrastructures promises seront à "usage unique". Mauvaises langues!
De leur côté, les policiers ont rangé leur look « playmobile » pour une tenue plus conventionnelle. Le jaune leur donnait pourtant un air sympathique. Malheureusement, ils n’ont pas perdu leurs mauvaises manières. Pour leur défense, il faut reconnaître qu'ils ne sont pas grassement payés et qu'en leur absence, la ville est paralysée. Mais toujours est-il que l’automobiliste pressé ne partira pas sans quelques liquidités à distribuer aux « responsables du carrefour ». Les plus téméraires, quant à eux, appuieront sur le champignon à la moindre injonction.
En tous cas, les banderoles « changement des mentalités » ont disparu. Peine perdue ou objectif atteint ? Personne n’ose se prononcer. Une chose est sure, il y a deux ans, c’était « Lopele » qui faisait danser. Wazekwa et Werra sont passés par là. On est aujourd'hui au « Temps présent »...
15 septembre 2008
Noble Belgique...
Il y a quelques semaines, je suis passé furtivement en Belgique. Juste le temps de dire au revoir à la CTB et d'endosser ma nouvelle casquette d’ong. Curieusement, j’ai parcouru plus de douze mille kilomètres pour… traverser le boulevard Lumumba. Mon nouveau bureau est en effet à un jet de pierre du précédent. A l’heure d’internet, ce billet d’avion était aussi absurde que l’eau de Spa que l’on trouve dans les supermarchés kinois. Mais bon, on est plus à une contradiction près dans la coopération au développement.
Ceci dit, mon passage en coup de vent au pays m’a fait le plus grand bien. Après une dizaine de mois sous les tropiques, j’avais presque oublié le confort d’un bon matelas et le goût de la trappiste. Comme tous les expats, j’affectionne particulièrement ces retours aux sources. C’est l’occasion de revoir ses proches, de retrouver ses racines. C’est aussi des moments privilégiés pour prendre de la hauteur par rapport au quotidien un peu particulier qui est le nôtre.
Les premiers instants du retour sont toujours très particuliers. A la sortie de l'avion, tous les sens sont en éveil. Les idées se bousculent. Le regard part dans tous les sens, s’accroche à tout ce qui passe. On se met à comparer, à relativiser. On redécouvre. On s’étonne. On s’interroge. L’espace de quelques instants, on retrouve les yeux, l’émerveillement et la curiosité d’un petit enfant.
Chaque retour est différent, mais ces premières heures sont toujours aussi riches et passionnantes. Je les chéris. J’étais parti en l’Afrique pour prendre du recul par rapport à la société qui m’entourait. Lorsque je remets les pieds sur ma terre natale, c’est comme si je pouvais enfin cueillir et savourer un fruit arrivé à maturation.
Alors qu’est-ce qui m’a frappé cette fois ? Que me suis-je dit en sortant de l’avion, en parcourant les rues de Liège et de Bruxelles ?
A vrai dire, je suis à chaque fois fasciné. Véritablement émerveillé devant la complexité de notre société, son degré d’aboutissement, l’ampleur de ses infrastructures et la beauté de ses réalisations.
Par dessus tout, j'admire l’équilibre social qui règne dans ce pays. A Bruxelles, personne ne meurt de faim. A Liège, personne ne gagne mille fois plus d'argent que son voisin. Tous les enfants vont à l’école et les hommes sont égaux devant la loi.
La sécurité sociale, la gratuité de l’enseignement, des soins de santé pour tous, de l'eau et de l'électricité dans chaque foyer… C'est véritablement extraordinaire ! Existe-t-il dans l’histoire de l’humanité société plus juste, libre et équitable que notre vieille Europe? On réalise pleinement l’ampleur de ce miracle lorsqu’on prend la peine de s’en éloigner.
Au fil des heures, on retrouve ses marques. On retrouve les siens. On raconte. On écoute. En levant le nez, on voit les drapeaux belges pendus aux fenêtres. L’admiration faiblit. On lit la presse et l’on réalise que notre belle société équilibrée a des caprices de star, qu’elle se comporte comme un enfant gâté. Serions-nous en train de tout gâcher? Pour des questions de langues, de clichés… Quelle médiocrité! Quelle tristesse! Nous étions un modèle nous serons bientôt la risée...
23 juillet 2008
Kinshasa est baroque...
« Le baroque est un style qui se caractérise par l’exagération du mouvement, la surcharge décorative, les effets dramatiques, l’exubérance et de la grandeur parfois pompeuse. »
Alors, Kinshasa est incontestablement baroque. La simplicité est rarement du goût des kinois. A la sobriété, ils préfèrent la surabondance. De l’architecture à la musique, de la danse à l’habillement. Ici, on force le trait. En particulier quand il s'agit de frimer, on aime l’excès.
Le ndombolo en est une belle illustration. Aujourd'hui, c’est «la» musique kinoise par excellence. Une musique et une danse nées ici et qui font bouger les filles jusque Dakar et Abidjan. C’est la fierté de tous les Congolais.
Généralement, les (très) longs morceaux de ndombolo commencent doucement pour évoluer vers le «sebene», la partie déjantée de la chanson, ces quelques minutes où la piste de danse entre en ébullition. Les riffs de guitares sont alors ininterrompus et le rythme ultracadencé. Là dessus se greffent les chanteurs et les ambianceurs qui donnent de la voix… en même temps! Pour le profane, cette partie est presque inaudible tant le style est chargé. C'est pourtant le coeur de l'ambiance kinoise.
Après un an et demi de Kinshasa, j’ai encore bien du mal à distinguer la différence entre Werrason, JB Mpiana ou Wazekwa. Mais je dois admettre que j’ai pris goût à cette joyeuse cacophonie. Lorsque les décibels s'affolent, impossible de rester assis. Si l’on se donne la peine de s’aventurer sur la piste, au milieu des miroirs et des déhanchements endiablés, on ne peut que succomber. On est alors entraîné dans des chorégraphies délirantes que tout bon kinois connaît sur le bout des doigts. C’est le feu. De la folie furieuse. C’est Kinshasa.
Ici, le ndombolo est une véritable religion. Malheureusement, son message est creux. Les paroles glorifient généralement la sape, les filles et… les sponsors. C'est le phénomène «libanga». Moyennant quelques centaines de dollars, une entreprise, une marque de bière, un homme politique ou un officier de l’armée peut voir son nom placé dans la chanson. On compte souvent plusieurs dizaines de ces dédicaces par morceau. La musique n’est plus qu’un support publicitaire. Curieusement, cela ne semble pas émouvoir grand monde. Au contraire, on se bat pour être cité dans le prochain tube de l’année.
Comme la «sape» et bien d’autres phénomènes sociaux ou musicaux, le «libanga» est né à Kin pour se répandre par la suite à travers continent. Kinshasa, c’est l’Afrique de l’Afrique. C’en est à la fois le cœur et la caricature. Comme un aimant, le noyau attire à lui ce qui l’entoure. Les éléments convergent vers Kinshasa. Une fois au cœur du cyclone, ils se mélangent, se transforment, renaissent et rejaillissent. Même si la ville a perdu de sa superbe, c’est ici que surgissent nombre d’influences qui se propagent ensuite alentours. Kinshasa est un bouillon de cultures. C’est le cratère du volcan. Tout ici est exacerbé... baroque…
11 juillet 2008
De port en port…
Il y a en un an, ma vie sociale à Kinshasa était encore trop « naissante » pour que je ressente vraiment le phénomène. Cette fois, je le prends de plein fouet… comme un retour de boomerang. Et oui, les amitiés d’expatriés sont éphémères.
A beaucoup d’égards, l’expatriation est exaltante. D’une part, c’est l’occasion de découvrir un autre univers, de s’imprégner d’une autre culture. En soi, c’est déjà une richesse inestimable. Si on a la chance de trouver un pays accueillant et d’en parler la langue, les amitiés se créent naturellement. C’est à travers elles que l’on va progressivement apprivoiser le pays, en comprendre la culture et le fonctionnement.
Mais à côté des liens très forts que l’ont peut tisser avec les « locaux », une part importante de la vie sociale est partagée avec d’autres expatriés. Je voulais vous en parler un peu aujourd’hui.
A la descente de l’avion, on est tous perdus. On veut tout voir, tout comprendre mais on manque de repères. On cherche tous azimuts et rapidement on se rend compte qu’on est pas seul dans le cas. D’autres empruntent la même route de l’aventure. Certains, plus anciens, sont même un peu plus loin. Alors, confrontés aux mêmes surprises, aux mêmes incompréhensions, on se retrouve, on échange et on avance.
Evidemment, chacun va à son rythme. Les plus entreprenants connaissent déjà le Lingala quand d’autres se demandent toujours qui est Kabila. Les uns ne jurent que par "la cité" alors que certains refusent de sortir de Gombe. En fait, chacun réagit à sa manière au choc culturel. Souvent, cela dépend de l’histoire personnelle de chacun. Les vieux baroudeurs qui en sont à leur dixième pays d’Afrique sont peut-être moins enthousiastes à l’idée de manger de la chèvre au milieu du brouhaha et des gaz d’échappements. Mais les écouter parler n’en est pas moins intéressant.
De manière générale, les « mundele » que l‘on rencontre sous ces latitudes ne laissent pas indifférent. Qu'on apprécie ou non leurs motivations, il faut tout de même un peu de détermination et de suite dans les idées pour atterrir sous l’équateur. Mais évidemment dans le tas, on trouve de tout : des saints comme des brigands. J’étais à peine arrivé que l’un d’eux me disait que la différence entre un touriste et un raciste était une question de semaines. Vous l’aurez compris, à chacun de faire son tri.
A côté de ceux là, on trouve forcément une foule de semblables, des gars qui se retrouvent là pour les mêmes raisons que toi. De surcroît, à Kinshasa, les compatriotes du plat pays ne manquent pas. Souvent, il ne faut pas le dire deux fois. Le courant est immédiat. Avec de tels points communs et confrontés aux mêmes défis, les amitiés sont... fulgurantes!
Mais voilà, toute médaille a son revers. Je l’avais peut-être un peu oublié, mais ces amitiés sont condamnées… La précarité des contrats des coopérants et leur soif de découverte en font des voyageurs invétérés. Après trois ans à Kinshasa, on est déjà un dinosaure, après cinq on est complètement fossilisé. Voilà pourquoi il faut garder à l’esprit que les belles rencontres que l’on peut faire ne seront qu’éphémères.
Chaque été vient la période des grands remaniements. L’exode précède les nouvelles arrivées. Les « Au revoir » sont généralement des « Adieu ». Je comprends désormais que les années passant, les vétérans s’investissent moins qu’avant dans les nouvelles relations. Ce sera sans doute également mon cas… jusqu'au jour où moi aussi, je ferai mes valises.
26 mai 2008
Pour ne pas exploser, Kinshasa se paie vers le bas...
Il y a quelques jours, c’était le festival du film européen de Kinshasa. Pas grand-chose à voir avec le festival de Cannes, ses strass et ses paillettes. Ici, plus modestement, les différentes ambassades du vieux continent sont invitées à partager une création de leur cru avec les cinéphiles congolais.
C’était l’occasion pour moi de découvrir une palme d’or des frères Dardenne dont la projection avait été proposée par l’ambassade de Belgique. Du cinéma social, excellente stratégie pour ôter aux spectateurs étrangers toute envie d’émigrer en Belgique.
La soirée était agréable. Tout se passait pour le mieux jusqu’à ce qu’un message d’erreur apparaisse au milieu de l’écran. L’icône prenait un tiers du cadre et rendait la visualisation du film vraiment difficile. Pourtant, pas un bruit dans la salle. Pas même un murmure. Au bout de dix minutes de rage grandissante, Charline qui se trouvait à côté de moi se décide à crier : « Il n’y aurait pas un responsable dans cette salle pour arranger cet écran ? C’est vraiment gênant ! » Toujours rien ! Elle se lève, va chercher de l’aide… sans succès. La salle apathique continuait à regarder ce film à peine visible sans broncher. Il en fût ainsi jusqu’à la fin.
Si l’œuvre des frères Dardenne a été gâchée, et je ne vous cache pas mon amertume du moment, l’expérience n’en fût pas moins intéressante. En effet, après réflexion, il me semble que l’on peut voir dans l'attitude de cette salle un début d’explication à l’absence d’émeutes de la faim à Kinshasa.
Observant la vie à Kinshasa, la pénibilité du quotidien, on est en droit de se demander comment il est possible de survivre dans un tel environnement. Comment cette ville n’entre-t-elle pas dans une colère dévastatrice ? Comment ne plonge-t-elle pas dans le chaos alors que les structures étatiques semblent encore bien fragiles pour pouvoir l’en empêcher ? Sans structures formelles efficaces, cette ville devrait se désintégrer ou au moins, mourir à petit feu.
La montée des prix des denrées alimentaires devait être la goutte, la dernière, celle qui ferait déborder le vase. Et pourtant non! Pas encore. Kinshasa continue à vivre, à porter son fardeau. Sa souffrance est un peu plus intense aujourd’hui qu’hier mais l'équilibre tient toujours. Curieusement, cette stabilité est peut-être moins fragile qu’il n’y paraît. Kinshasa supporte.
On dit chez nous qu’il faut laisser l’indignation aux nobles causes. Ici, les causes ne semblent jamais assez nobles pour se révolter. Plusieurs décennies d'un régime progressivement décadent et une interminable transition ont cassé le ressort de la population. Beaucoup ont perdu l’espoir et la souffrance est aujourd’hui supportée avec une certaine fatalité.
Au fil des ans et des désillusions, s’est développée une réelle tolérance à la médiocrité. N'espérant plus rien recevoir rien d’en haut, la population accepte docilement toute une série d’anormalités qui font son quotidien : des infrastructures exsangues, les coupures d’eau et d’électricité quotidiennes, des conditions de transport inhumaines, des salaires impayés, une corruption prédatrice… L’apathie de la salle devant ce film à peine visible reflète un peu cet abaissement du niveau général d’exigence. Accepter parce que toute autre attitude serait vaine.
Kinshasa a ainsi pris le pli de l’indolence. Et c’est probablement cette posture face à l’adversité, cette tolérance à la médiocrité qui lui permet précisément de survivre sans sombrer dans le chaos. La débrouille individuelle plutôt que la révolte collective. Voilà le secret de la stabilité.
Mais cette débrouille généralisée a un prix. A tous les niveaux de la société, chacun tente de profiter au maximum de son influence, de ses privilèges. Autrement dit, désespéré de recevoir quelque chose d’en haut, chacun se paie vers le bas. Chacun marche sur ceux qu’il peut écraser. Plutôt que de revendiquer sans espoir, on use de son pouvoir, aussi petit soit-il, pour encaisser les chocs et s’adapter à l’adversité.
C’est ainsi que la hausse des prix est digérée par la société. Chacun exigeant un peu plus de ceux sur qui il exerce une forme ou une autre d’influence. Le policier demandera un peu plus à l’automobiliste, le journaliste à l’homme politique, l’enseignant aux parents d’élèves… et ainsi de suite. Reste qu’une frange importante de la population se trouve forcément en bas de cette pyramide sociale. Ceux là n’ont personne sur qui se payer pour compenser la hausse des prix. Mais ceux là sont à ce point marginalisés, à ce point fragilisés qu’ils n’ont aucun moyen de contester le système. Ils encaissent les chocs, impuissants, développant un peu plus leur tolérance à la souffrance… jusqu’au jour du point de non retour. Le jour de la goutte d’eau qui, comme au début des années 1990, plonge la ville dans le chaos et redistribue les cartes du jeu… l’espace d’un instant.
15 avril 2008
A quand les émeutes de la faim...
Alors que les 5 chantiers du Président pointaient enfin le bout du nez, voilà que le sort s'abat une nouvelle fois sur le Congo-Kinshasa. Pourtant, le pire n'est pas là où on croit...
A la une des médias, on apprend qu'un avion est encore tombé sur la RDC. Cette fois, c'est un gros porteur, avec une centaine de passagers à bord. Il était affrété par la meilleure compagnie du pays. Faut pas demander... Mais le principal drame de ce printemps 2008 n'est pas celui-là. Il est plus sournois.
C'est bien connu, un arbre (ou un avion) qui tombe fait plus de bruit qu'une forêt qui pourrit. Et en matière de douleurs oubliées, la RDC a déjà donné. Le pays vient de connaître le conflit le plus meurtrier depuis la seconde guerre mondiale sans émouvoir outre mesure les médias occidentaux. Un avion qui tombe suscite l'émoi et l'intérêt journalistique. Comme les moines tibétains, c'est un symbole fort qui touche les gens. Alors, quelques voix se lèvent et l'opinion s'indigne... un peu.
Je ne conteste pas la pertinence de certaines causes médiatiques. Mais je constate seulement qu'il y a deux poids, deux mesures. L'Afrique souffre en silence de ses trous noirs (cfr. BHL). Ces concentrations de misère et de douleur auxquelles personne ou presque ne s'intéresse. Les victimes somaliennes ou congolaises ne bénéficiceront jamais du feu des médias... pas l'ombre d'une caméra. Ils faut croire que ces dizaines de milliers de femmes violées, ces centaines de villages pillés et ces populations terrorisées méritent moins de considération que l'équipage d'un voilier de luxe. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi.
Aujourd'hui, un nouveau drame se profile avec la flambée des prix. Des millions de personnes voient la famine fondre sur elles. Ce matin, je lisais dans la presse locale : "En moins d’une semaine, les prix des produits de première nécessité ont quasi doublé sur le marché kinois. Les mamans déboussolées ne savent plus à quel saint se vouer." En silence, ces prix ont pris l’ascenseur. La mesure de farine de manioc est soudainement passée de 100 à 150 fc, celle de maïs de 150 à 200 fc. Le sucre a augmenté de 25% en quelques jours et les haricots de 50%.
L'inflation, c'est moins impressionnant que la chute d'un Antonov. C'est moins sexy. Pourtant les conséquences risquent d'être bien plus catastrophiques. Faut-il attendre des émeutes de la faim à Kinshasa pour espérer une réaction?
15 février 2008
Transport eza pasi... mingi!
Chaque jour c'est le même ballet, le même déferlement. Au moment de quitter mon bureau de Limete, je croise la route d'une véritable marée humaine. Entre 16h30 et 18h30, des centaines de milliers de personnes quittent le centre ville pour retourner dans les quartiers « dortoirs » de la périphérie. Alors que je dois justement me rapprocher de la Gombe, je remonte les embouteillages et la foule qui fait les pieds. La scène est surréaliste. Elle est pourtant quotidienne.
Faire les pieds, c’est la fatalité. Parce que Kinshasa est une ville de huit millions d’habitants dont les infrastructures n’ont pas évolué depuis l’époque où elle en comptait cinq cent mille. Mais surtout, parce que les moyens de transport font cruellement défaut. L’unique société de transport public, la STUC, compte moins de 300 bus dont la moitié est immobilisée. A titre de comparaison, la RATP dispose à Paris de plus de 4000 bus, 700 rames de métro et 400 de RER....
A Kinshasa, il n’y a donc que la débrouille sur laquelle on peut compter. Tout ce qui roule fait office de transport (très) collectif. Une benne de camion peut par exemple emmener sans difficulté une cinquantaine de passagers.
Lorsqu’un véhicule vide s’arrête sur le bas côté, il est pris d’assaut par les marcheurs fatigués. Tout le monde se met à courir. C’est la cohue, la loi du plus fort. Il faut jouer des coudes et donner de la voix pour espérer trouver quelques centimètres carrés. Il faut aller vite. Il n'y a pas de place pour tout le monde.
Mais ces véhicules sont moribonds. La plupart d'entre eux arrivent déjà dans un piteux état. Mais il faut admettre que leur mort est légèrement accélérée. Quand ce n’est pas l’état des routes, c’est le surchargement systématique qui tue la mécanique. Ici, un combi peut contenir une trentaine de personnes et un bus plus de 150. Les vieilles camionnettes Belgacom que l'on croisait partout il y a six mois ont toutes disparues. Qui veut aller loin ménage pourtant sa monture…
24 janvier 2008
Jamais dans la demi mesure...
Le week-end dernier, je suis allé saluer un ami à Kimpese, une petite ville sur la route de Matadi. Ce matin, j'apprenais que vingt personnes ont perdu la vie, le même week-end, sur cette même route. 250km de bitume, la pluie, 5 accidents, 20 morts...
En RDC, quand il s'agit de vies humaines, les statistiques s'affolent trop souvent. A une autre échelle, l'ONG International Rescue Committee nous rappelle que la guerre et la crise humanitaire qui ravagent l'Est du pays ont fait 5,4 millions de morts en dix ans. C'est le conflit le plus meurtrier depuis la seconde guerre mondiale. Dans le domaine de la santé, on estime que 1500 Congolais meurent chaque jour faute d'accès aux soins de base.
Derrière ces chiffres que l'on avale chaque matin, autant de drames et de familles déchirées. Il faut parfois prendre une route pour le réaliser...
20 janvier 2008
Pointe Noire la bien nommée…
Pour les fêtes de fin d’année, je me suis rendu avec quelques amis à Pointe Noire, la capitale économique de l’autre Congo, le petit frère d'en face. Le but du voyage ne devait pas nous faire décoller des pâquerettes. Plages, crustacés et cocotiers, nous étions d’abord là pour recharger les batteries. Mais cette première traversée du fleuve a tout de même inspiré quelques réflexions dont je voulais vous faire part.
Première réflexion : le jardin parisien
Si on exclut Rome et le Vatican, Kinshasa et Brazzaville sont les deux capitales les plus proches du monde. Seul le fleuve les sépare. Mais en l’absence de pont, il les sépare rudement bien. En quelques centaines de mètres, vous passez d’un univers à un autre.
On m’avait dit que je serais surpris par le calme de la ville, son côté provincial. C’est vrai que Brazza est un gros village comparé à Kinshasa. Mais il n’y a là rien d’étonnant. En revanche, j’étais nettement moins préparé à cette sensation de débarquer en France ou disons en Afrique française, pour rester correct. En traversant le fleuve, on entre dans cet immense jardin parisien qui court du Maghreb à l’Afrique Centrale.
Je n’avais pas encore un pied à terre qu’un officier des douanes congolaises se présentait devant moi affublé d’un drapeau tricolore… bleu-blanc-rouge! Son uniforme semblait tout droit sorti d’un épisode de Julie Lescaut. Je n'aurais pas été surpris qu'il prenne l'accent marseillais pour réclamer mes papiers.
Quelques centaines de mètres plus loin, un mémorial monumental est érigé à la gloire de Pierre Savorgnan de Brazza, l’explorateur français qui a découvert le pays. J'ai dû me pincer. Un panthéon à la gloire de la colonisation française. La première pierre a été posée par Jacques Chirac en… 2005!!! Il aura coûté la modique somme de 15 millions d'euros.
Sur la route de l'aéroport, le chauffeur du taxi voulait me convaincre que nous n’étions pas dans un DOM-TOM, je commençais sérieusement à en douter. Une multitude de détails rappellent l'in... ... fluence de la France dans la région. Alors que Kinshasa a déboulonné depuis longtemps ses statues coloniales, on peut souhaiter au voisin d’en face que le XXIème siècle sera celui de l’indépendance...
Seconde réflexion : la malédiction du pétrole
Par le passé, la région était surtout réputée pour ses esclaves. En trois siècles, plus d’un million et demi de personnes ont été déportées au départ de ces côtes. Aujourd’hui c’est une autre forme d’or noir qui attire les occidentaux sur la façade atlantique de l'Afrique.
Pointe Noire la bien nommée est ma première aventure pétrolière. Mon premier contact avec cet univers opaque et visqueux qui malheureusement domine le monde. Bien sur, nous ne sommes pas à Dubaï mais le pétrole et Total sont ici omniprésents. A la nuit tombée, les plateformes scintillent à l'horizon. Elles illuminent l’océan. C’est joli. Mais le charme est vite rompu si l’on creuse un peu.
De part et d’autre du boulevard Charles de Gaulle (Ca ne s'invente pas!), le centre ville est propre, sur, parsemé de grosses villas et d’hôtels hors de prix. C’est la face émergée de la manne pétrolière. Deux kilomètres plus loin, la cité est défoncée, oubliée… comme ailleurs. Décidemment, le pétrole ne profite pas à tout le monde.
A en croire Global Witness (2005), mon impression n’était pas tout à fait erronée : « La République du Congo illustre clairement combien une mauvaise gestion des revenus pétroliers, en plus d’empêcher les pays de s’enrichir, peut instaurer un environnement où règnent corruption et instabilité. » Le pétrole a rapporté trois milliards de dollars à l’Etat congolais en 2006 (750$ par habitant). Pourtant, plus des deux tiers de la population vit avec moins de 1$ par jour. Curieuse répartition…
Troisième réflexion : le rayonnement de Kinshasa
A 600 km, Kinshasa est dans toutes les têtes. L’attraction économique de la capitale voisine s’est effondrée avec les années. Mais son influence culturelle et sociale reste énorme. Il faut dire que Kinshasa seule, c’est deux fois la population du Congo-Brazza. Chaque année, des milliers de Kinois s’en vont chercher un revenu dans les régions environnantes. A Pointe Noire, on a parfois le sentiment qu’ils ont colonisé la ville. La musique kinoise est partout, dans les bars comme dans les taxis.
Dès qu'on parle de "la métropole", on suscite une foule de réactions. Le plus souvent elles sont positives. Ceux qui l'ont connue sont généralement nostalgiques. C'est vrai que ça bouge nettement plus de l'autre côté du fleuve. Kinshasa continue donc de fasciner et garde une aura impressionnante. Les heures de gloires de Kin-la belle n’ont pas été oubliées et beaucoup refusent de croire qu'elle est aujourd’hui largement délabrée. Le mythe a la vie dure...
07 décembre 2007
Des 4X4 au dessus des lois...
Chaque jour, je m’enfonce avec résignation dans les embouteillages de Kinshasa. Ce n’est pas une partie de plaisir mais comparé au taxi-bus bondé d’à côté, je n’ai vraiment pas à me plaindre. En effet, des millions de Kinois sont obligés de s’entasser à trente (je dis bien !) dans des camionnettes pourries pour espérer ramener quelque chose à manger le soir à la maison.
Avant de venir au Congo, je pensais que les bouchons avaient au moins le mérite de mettre tout le monde sur un pied d’égalité. Au carrefour Léonard ou dans le tunnel de Fourvière, tout le monde partage la même galère. Ici, c’est différent. Ici, les embouteillages reflètent les inégalités de la vie et le mépris de certains pour les autres.
Pour la majorité, les conditions de transport sont véritablement abominables. Il faut se battre pour avoir le droit de voyager comme du bétail en plein soleil. En revanche, pour les plus fortunés, il suffit de déployer un peu d’arrogance pour poursuivre son chemin climatisé sans encombre. Dans bien des cas, il ne faut qu'une (très) grosse voiture et de vitres teintées pour enfreindre le code de la route en toute impunité. Si vous disposez de ces attributs, on supposera que vous êtes important et personne n’osera vous inquiéter. Le tout est de paraître influent car pour le policier du coin, les « notables » sont intouchables. Par le trottoir ou à contre sens, vous avez alors l’embarras du choix pour échapper à la cohue.
Comme souvent en Afrique, le pouvoir est poreux. Il ne se limite pas aux responsabilités officielles. Il envahit d'autres sphères de la société. Je me souviens de ce directeur d'école malien qui était parvenu, avec beaucoup d'assurance, à nous éviter un contrôle de douane en arborant simplement un costume-cravate et un pin's aux couleurs nationales. C'était à Bamako, mais on rencontre le même genre de scènes à Kinshasa. Si vous donnez l’impression d’avoir le bras long, on vous mangera dans la main. Tout est question d’impression...













